Oserais-je poser nu-e?
Qui ne s’est pas un jour posé la question? Au-delà du fait que la nudité reste un sujet tabou dans bien des cultures, pourquoi est-ce qu’une personne s’aventure à poser nu-e, ou à dessiner, peindre et photographier le corps nu? Des modèles, photographes et artistes partagent leurs réflexions et témoignent des séances de pose qu’ils ont vécues.


N’hésitez pas à nous faire part de vos questions, à raconter vos expériences et à laisser vos commentaires. Les commentaires seront publiés sous forme d’articles. Nous nous permettons le cas échéant de les regrouper et de les éditer, de façon à garder le point focal sur une meilleure compréhension, plus constructive et moins dénaturée par les préjugés, de l’art du nu et de la pose nue.

Nous publions un extrait de texte sur le portrait nu dans l’histoire de l’art, tiré du manuscrit d’un livre en préparation, et écrit par l’un de nos collaborateurs.

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Réflexion sur le portrait nu dans l’histoire de l’art

Parmi toutes les représentations de nu que l’on peut recenser dans l’histoire de l’art, il n’y a pas tant de « portraits nus », c’est-à-dire d’images qui désignent une personne spécifique tout en la révélant dans sa nudité.

Le nu en art a souvent été utilisé pour représenter une allégorie, une figure esthétique ou un idéal dépersonnalisé, mais beaucoup plus rarement pour en faire un portrait représentant une personne comme telle.

Durant des siècles et des siècles, une sorte de séparation implicite a subsisté entre l’art du portrait et l’art du nu, comme si les deux ne pouvaient être mariés. Le portrait personnalisé s’opposant en quelque sorte au nu que l’on voulait plus universel et dépersonnalisé, polarisation confirmée par le fait que culturellement les artistes ont eu tendance à séparer ce qu’on pourrait appeler l’art du visage, et l’art du corps.

Il est d’ailleurs facile de constater que dans les arts traditionnels le corps est souvent évacué des portraits, soit que la représentation s’arrête à la poitrine, ou éventuellement à la taille, qu’il soit dans l’ombre ou peu présent, ou encore dissimulé derrière des vêtements.

Alors que dans la représentation traditionnelle du nu, le visage est souvent dépersonnalisé au moyen d’un traitement esthétique, en le simplifiant à l’extrême ou en diminuant considérablement l’importance des traits, et ce lorsque la tête n’est pas complètement omise en étant tournée ou carrément hors cadre.

Depuis quelques siècles, la tendance naturaliste et réaliste de l’art a favorisé une représentation plus réelle et moins idéalisée du modèle, et les « portraits nus » ont commencé à faire leur apparition.

La tendance à la dépersonnalisation du nu dans l’art pictural continue cependant à subsister, ne fût-ce que dans la façon de nommer l’œuvre. Quand l’artiste réalise un portrait spécifique, il n’hésite pas à nommer la personne représentée, par exemple « Portrait de monsieur ou madame Untel ». Quand il s’agit d’un portrait nu, il s’efforce de habituellement de relativiser l’identité du sujet en le nommant de façon générique, exemple : nu assis.

Le portrait nu à titre de provocation

Le portrait nu frontal, vu de plein pied dans son intégralité, a été plus fréquemment utilisé en art contemporain depuis quelques décennies, souvent avec une intention de provoquer ou à tout le moins de défier les « bonnes manières » de l’art conventionnel.

C’est la forme de nu qui est considérée comme étant la plus « choquante ».

Pourquoi ?

Peut-être parce qu’elle en appelle à la rencontre intime avec un autre individu qui nous fait face sans tous les masques et apparats de la rencontre mondaine, lesquels créent une distance réconfortante entre les personnes.

Le face à face avec le portrait nu a quelque chose d’intransigeant et d’incontournable.

Nous sommes loin de la position de l’observateur anonyme qui est témoin d’une scène dépersonnalisée sur laquelle il peut projeter son imagination sans être lui-même vu.

La rencontre face à face avec une personne nue nous renvoie à notre propre fragilité d’être. Il nous rappelle aussi que « l’autre » corps, en effet de miroir, n’est pas aussi séparé de notre propre corps que nos perceptions voudraient nous le faire croire, l’un et l’autre partageant la même vulnérabilité et condition d’être humain.

Rappelons pour terminer et pour me pas oublier la raison d’être de l’art, que toute personne est un poème et un univers en elle-même.

Toute personne, dans son intégralité, corps et visage, est un poème. Tout incarnation est un chant d’amour universel, l’histoire épique de plusieurs générations, un roman d’aventure, et tout corps parle beaucoup plus profondément que n’importe quelle conversation.

Toute représentation de l’image d’une personne, en corps et âme, vaut mille mots pour peu qu’on sache s’arrêter et l’écouter en silence, sans aucune idée préconçue.

H.

Un nouveau témoignage d’une modèle pour les ateliers d’art :

J’aime poser.

Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que c’est différent.

C’est peut-être aussi parce que je le fais par plaisir, et que je ne me force jamais à le faire si je n’en sens plus l’élan.

Il me semble que je pose avant tout par curiosité. La première fois, j’étais juste curieuse de vivre l’expérience. Je voulais savoir comment on se sent quand on se retrouve nue devant un groupe de personnes en train de te dessiner. C’est spécial comme sensation. Tu vois les artistes concentrés tout autour, en train de piocher sur leur dessin, avec leur regard qui revient tout le temps vers toi, comme si tout ce qu’ils sont en train de faire dépendait de toi.

Après plusieurs années de pose nue, je suis encore curieuse. Curieuse du prochain atelier de dessin, des différents regards posés sur mon corps, curieuse de voir les dessins et peintures que les artistes auront fait, curieuse de je sais trop quoi, mais curieuse.

Pour moi, c’est comme une méditation, ça me force à me concentrer, à me concentrer sur la prochaine pose, à me concentrer sur ma respiration quand la pose devient difficile à maintenir, à me concentrer pour être pleinement présente, et parfois, je l’avoue, à me concentrer pour ne pas m’endormir durant les poses longues.

À la fin de l’atelier, j’ai un sentiment de satisfaction, satisfaction de l’avoir fait, d’avoir livré et maintenu les poses tout du long, d’avoir servi de modèle et d’inspiration pour les artistes présents. Je me sens dégagée et vivante, comme après une séance intensive d’exercice physique.

Certains pensent que c’est un travail de paresseux, que tu as juste à t’installer confortablement et attendre que le temps passe en te la coulant douce. Peut-être que certains modèles le vivent ainsi, mais ce n’est pas du tout mon expérience. Personnellement, cela me demande tout un effort, mais cet effort m’est gratifiant.

Quoi dire d’autre sur l’expérience?

J’ai une nette préférence pour les ateliers de dessin d’après modèle vivant réunissant de petits groupes artistes. L’atmosphère est généralement plus chaleureuse et conviviale, les artistes sont motivés, tu sens que ta présence est importante et appréciée. L’atelier se passe en silence dans une ambiance respectueuse.

Pour les cours dans des institutions et universités, cela dépend beaucoup du prof ou de la personne qui anime l’atelier. Pour dire la vérité, j’ai eu des mauvaises expériences. Tu rentres dans la classe, il fait froid, personne n’est là pour t’accueillir, faut que tu demandes pour savoir où tu peux te changer et laisser tes vêtements. Parfois le prof n’est pas là et tu attends que l’un des étudiants décide de commencer l’atelier. L’éclairage est pourri, genre tubes fluorescents qui dispense une lumière froide et plate, presque médicale. Le pire, c’est quand une grande partie des étudiants n’ont même pas envie d’être là, qu’ils assistent au cours par obligation et qu’ils préféreraient nettement être ailleurs. Du coup, ils se mettent à parler entre eux, font des farces et se permettent des commentaires déplacés. Et quand l’atelier commence, tu as juste l’impression d’être un objet de référence, un support abstrait aux explorations graphiques désabusées d’étudiants en manque de flamme et de passion.

Bon, ça c’est l’exception, et je ne veux pas décourager qui que ce soit de l’essayer. Vous pouvez toujours faire comme moi. Je ne suis pas artiste pour un sou et je ne sais pas dessiner. Cela ne m’empêche pas de demander, lorsque l’on me réfère pour aller poser dans un nouveau groupe ou atelier, l’autorisation de venir dessiner avec les artistes dans un des sessions de dessin d’après modèle. Cela me permet de faire un premier contact et de savoir à quoi m’en tenir. La plupart des artistes sont très accueillants, ils m’aident et m’encouragent comme si j’étais l’une de leur étudiante, et de belles complicités se sont créées à partir de ces séances d’essai!

Je pense que c’est tout pour tout de suite. Je prépare un autre article avec quelques conseils pour celles et ceux qui veulent devenir modèle pour les arts.

D’ici là, si vous avez des questions, ne vous gênez pas de les poser, j’essayerai d’y répondre!

Maëlle

Le sixième épisode de l’apprivoisement de la nudité et de la pose nue, tel que vécu par Annick Terwagne accompagnée par le photographe Jean-François Collignon. Pour lire les premiers épisodes dans l’ordre chronologique, cliquez ici et commencer par l’article en bas de la page .

 

Poser nue: du rêve à la réalité!

Sixième épisode

Annick: Pour moi, c’était fascinant. Ainsi que je l’avais fait avec ma chevelure, j’ai soumis ma coupe pubienne à toutes les épreuves. Comme pour ma nudité, j’ai voulu créer une fracture avec mon passé, comme pour dire « allez ma fille, on reprend tout à zéro. Exécution. ». Une fois la chose faite, je me suis précipitée devant ma grande glace pour mesurer le résultat. Ouf! C’était impressionnant mais nettement plus beau, bien qu’à mes yeux, trop excessif. Il n’empêche que je découvrais chez moi d’autres lignes et que je prenais tout le temps de les visionner dans ma grande glace. Jean-François ne savait pas quel beau cadeau il m’avait fait en m’offrant cette glace grandeur nature.

L’épreuve suivante consistait à OSER me présenter à ce point défrichée – et le mot est faible – devant Jean-François. Je pouvais aussi attendre et laisser repousser un minimum de gazon car plus rien ne cachait alors mon pubis. Le gazon n’a pas eu le temps de repousser avant la visite suivante de mon ami, confident et photographe. Je l’ai accueilli nue, comme à l’accoutumée, mais pas tout à fait à l’aise, comme s’il me manquait une protection, un écran. Je me sentais en quelque sorte démunie.

Je n’ai rien dit. Il n’a rien dit.

Comme c’était désormais une habitude, nous sommes partis faire des photographies de moi, nue. J’étais réellement stressée. À l’intérieur de moi, j’avais peur que cela ne lui plaise pas, l’indispose. Pourtant, Jean-François n’a rien modifié à sa façon de me photographier et s’est limité, en termes de commentaires, à me féliciter pour cette nouvelle et belle séance.

J’étais soulagée.

Jean-François: J’avais constaté, il est évident, ce changement qui touchait l’image de la nudité d’Annick. Je l’ai déjà écrit et je l’écrirai encore souvent: un photographe est avant tout un regardant, un observateur. Il est important de dire que ceci ne s’applique pas uniquement à la nudité, mais aussi à la vie de tous les jours du photographe et à tout ce que son regard croise. On ne ferme pas les yeux sur ce que l’on va immortaliser sur la pellicule. J’y reviendrai dans le cadre d’un prochain article.

Avais-je à me prononcer alors qu’Annick ne m’avait rien demandé? Non. Je suis son ami, son photographe attitré et non le dessinateur de sa nudité. Comme je l’ai écrit dans l’article précédent, je ne suis en rien l’arrangeur ou le juge. La nudité ne se juge pas, elle s’admire.

Intérieurement, par contre, j’applaudissais ce nouveau geste lié à son désir d’aller de l’avant. Annick avait une nouvelle fois OSÉ franchir le mur afin de savoir. Pour moi, c’était l’essentiel, la seule chose qui comptait.

Elle a dit que c’était trop excessif, mais pour ma part, je ne le pensais vraiment pas. Annick parle de créer une fracture avec son passé. Or c’était certainement la plus belle manière de le faire. Ce qui est aussi remarquable, c’est qu’elle ait osé se présenter à moi et se laisser photographier comme telle. En fin de compte, elle commençait réellement à assumer son choix d’être et de vivre. C’était et c’est encore aujourd’hui sa ligne de conduite.

Faut-il aussi rappeler qu’il s’agit ici de pose nue non professionnelle, privée?
Dans le cadre de la pose nue professionnelle, l’image de la nudité peut être adaptée selon les contraintes du contrat avec le client. La modèle nue est rémunérée en vertu d’un contrat et doit donc respecter ces contraintes. J’ai connu ce genre de cas lorsque je travaillais pour un institut de beauté et d’esthétique.

Cela s’applique-t-il uniquement à la nudité? Non. Je me rappelle certaines séances de pose que j’ai faites, en tant que photographe, pour des défilés de coiffure. La modèle n’avait tout bonnement rien à dire quant à la coiffure réalisée. J’ai vu des modèles pleurer en voyant leur longue et belle chevelure blonde se transformer en cheveux très courts. Il est donc très important de faire cette distinction entre la pose nue à caractère  privé et la pose nue professionnelle.

Annick: Quelques jours plus tard, une série de nouvelles photos m’a permis de voir cette image adaptée de ma nudité. Cette époque-là fut l’une des plus merveilleuses de ma vie parce que je pouvais faire tout ce que je voulais de ma nudité sans pour autant faire l’objet de la moindre remarque désobligeante. Qui plus est, Jean-François me laissait une entière liberté en matière de pose. Dans le cadre de sa démarche artistique, c’est toujours le cas aujourd’hui.

Jean-François: C’est exact. La pose nue « privée » a cela de merveilleux que chaque modèle la vit différemment, à sa manière. Dès que je m’y suis consacré, à l’âge de 17 ans, j’ai compris que la force de la pose nue consistait à laisser à la modèle la liberté d’agir, ne rien lui dicter. Le reflet de la nudité de la modèle est alors le sien et non un reflet imposé par l’artiste. Cela devient des arrêts sur image. C’est ce que j’appelle des « instantanés » sur la nudité. C’est franchement passionnant grâce à la diversité, mieux, à l’imprévu.

Vous me direz que ce ne peut être le cas pour la pose artistique, mais je ne serai pas d’accord avec vous.

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Regardez cette photo: je n’ai rien dicté à la modèle. Seuls l’éclairage et l’angle de la prise de vue sont sous ma direction. Or cette photo n’est-elle pas artistique?

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Regardez celle-ci! N’a-t-elle rien d’artistique? Pourtant, c’est Annick, surprise, assise sur un appui de fenêtre. Ce qui est artistique ne correspond pas nécessairement à la définition de la pose de l’artiste, mais plutôt à l’art de mettre en valeur l’imprévu de la modèle nue, sur le plan artistique.

Annick: Je démontrais de plus en plus d’audace dans les poses, de façon à toujours en découvrir davantage sur cette nudité offerte à l’objectif, à la voir sous d’autres angles. Les photos m’apportaient plus de réponses que ma grande glace. En réalité, j’allais constamment à la rencontre de moi-même, et j’ai fini par trouver l’image de ma nudité qui me plaisait le plus, soit celle qui est toujours mienne aujourd’hui. C’est cette photographie que j’aime appeler « Je, tout simplement ». Tout simplement ? Oui, sans plus. C’est cela, la simplicité de la nudité: ne pas en faire quelque chose de compliqué. OSER la montrer dans sa plus simple expression.

Et Jean-François était un témoin silencieux, qui immortalisait mes audaces. Cela aussi était merveilleux. Mais ces photos restaient d’ordre strictement privé. Jean-François m’apprenait à regarder les choses telles qu’elles étaient et à apprécier le fait qu’il les regardait de cette façon. Telle qu’elles sont. Telle que je suis.

Jean-François: C’était impressionnant de voir comment le fait d’être photographiée nue plaisait à Annick. C’était pour elle des moments d’évasion et de complicité qui permettaient de faire de beaux clichés.

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Rien ne l’arrêtait. Ce fut le cas même lorsque nous avons fait ce nu abandonné, par un après-midi de printemps, soit à une époque de l’année où les feuilles ne garnissent pas encore les arbres.

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Elle n’hésitait pas à se coucher sur un tas de bois, à se confondre avec un tronc d’arbre.

 

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Elle se sentait libre et ne pensait plus à ce que je pouvais voir ou ne pas voir. En réalité, je commençais à connaître ce corps dans toutes ses subtilités, visuellement, à l’apprécier comme tel et à prendre un énorme plaisir à le photographier. Annick l’offrait avec tant de joie et de naturel.

C’est une partie importante de la relation entre le photographe et sa modèle. Au-delà de la confiance mutuelle, il y a le plaisir réel qu’exprime la modèle du fait d’être nue et de poser ainsi. De là naît une complicité réelle car la modèle ne pense plus à sa nudité: elle la vit pleinement sous le regard de l’objectif.

Et la pose, me direz-vous? Encore là, nous sommes dans le cadre de séances privées, et la modèle est une Femme qui se cherche, se découvre, s’analyse, se façonne et s’exprime librement. Encore une fois, le photographe n’est pas là pour juger les poses qu’elle prend, mais bien pour lui apporter ce qu’elle cherche à travers ses poses, ses photographies.

Oui, me direz-vous, mais il y a pose et pose. Non, il y a pose, tout simplement.
Le photographe n’est pas là pour censurer la modèle, mais pour la photographier nue et capter la libre expression de son corps. Le photographe, ici, est un témoin et non un acteur. L’acteur, c’est la modèle, et aucune pose n’est interdite lorsque c’est elle qui en prend l’initiative. En fait, la modèle est en droit de montrer tout ce qu’elle a envie de montrer d’elle-même, comme elle le ressent.

J’aime dire à mes modèles nues, en début de séance: « C’est votre séance; faites-en ce que vous souhaitez ».

Nous nous permettons de republier, cette-fois-ci sous forme d’article, le dernier commentaire du « photographe accompagnateur » Jean-François Collignon. Ce commentaire avait été initialement écrit en réponse au témoignage « Oser dévoiler ses rondeurs » publié par Colette. Jean-François nous partage dans cette intervention l’essentiel de sa réflexion sur le rôle de l’artiste ou photographe face au modèle qui vient « OSER défier ses incertitudes, ouvrir ses verrous, porter sa nudité… » Nous invitons bien sûr les autres artistes ainsi que les modèles à livrer leurs propres réflexions et commentaires sur le même sujet.

En accompagnement de cet article, nous publions deux photos de Jean-François témoignant de la démarche spécifique que certaines personnes entreprennent au travers de la pose nue.

La première photo est celle d’une maman de 5 enfants qui voulait poser nue car elle voulait faire état des marques laissées par ses maternités successives.

La deuxième image témoigne de la démarche de « reconstruction » au moyen de la pose nue d’une femme qui avait été battue enfant, au point d’en garder d’impressionnantes cicatrices. Jean-François a choisi cette photo pour le message affirmatif qu’elle transmet, avec un regard qui semble dire : « Voilà, j’y suis arrivée, je me dévoile à vous !»

Nous cédons la parole à Jean-François :

Bonjour tout le monde,

Merci pour ce beau témoignage (Oser dévoiler ses rondeurs) qui démontre, à nouveau, que poser nue est accessible à toute personne qui le désire et OSE franchir ce mur qui se dresse devant lui (et bien sûr, elle).

Le physique, en ce qui me concerne, ne peut en aucun cas être un critère d’exclusion de qui que ce soit à la pose nue. Je tiens, par ailleurs, cette vision par ma pratique du naturisme.

Tout un chacun a le droit à l’épanouissement qu’il souhaite et si celui-ci doit passer, en tout ou en partie par la pose nue, ne fusse qu’une seule fois, il nous appartient à nous, artistes, de lui offrir cette possibilité. Et certainement pas de lui fermer la porte au nez.

Comme Colette l’explique, permettons à celles et ceux qui veulent tenter l’expérience d’y aller à leur rythme, selon l’évolution de leurs pensées, pas de la notre. J’aime lire, en ce qui me concerne, que je suis qualifié de photographe accompagnateur. Le terme est juste, soyons des artistes accompagnateurs.

Notre rôle premier est bien là : accompagner la personne dans sa démarche lorsqu’elle vient vers nous. Et un accompagnateur n’est pas un prêcheur, un professeur, un conseilleur. Il est avant tout un écouteur du pourquoi et du comment des choses !

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« 5 fois maman…»

Et il n’est en rien un voyeur, un profiteur, un abuseur de la « faiblesse » de la personne qui vient vers lui pour passer le mur de cette nudité tant redoutée. Il devient, en plus d’être un accompagnateur, un réalisateur et aussi un traducteur.

Sortons quelques instants du sujet. Lorsque j’étais jeune photographe, un jeune couple qui allait se marier est venu me trouver car il y avait un MAIS ! Le coût du reportage photographique du mariage et de l’album. A écouter ce couple m’expliquer ce problème, je me suis dit, tout simplement et en français dans le texte : c’est dégueulasse, ils ne peuvent aboutir à leur rêve pour une question d’argent !

J’ai réalisé leur rêve : je n’ai rien demandé pour le temps passer au reportage de mariage. J’ai facturé le coût de l’album et des photos à prix coûtant !

Mon bonheur ? Ce fut le merci qui venait si profondément du cœur lorsqu’ils ont regardé leur album de mariage.

En prime, je leurs ai offert un agrandissement de la plus belle photo d’eux deux, encadrée. Cette photo, aux dernières nouvelles, trône encore sur la cheminée de leur salon, après autant d’année.

Il est là, le bonheur de l’artiste.

Et attention au fait que nous ne sommes pas des thérapeutes! Nous ne sommes que des artistes. La modèle vient chercher quelque chose. D’accord. Nous ne sommes sa solution qu’en l’accompagnant dans sa démarche mais certainement pas en la guérissant par une quelconque méthode. Seule peut se guérir intérieurement la personne en allant au-devant d’elle, au-devant, oui, de ses incertitudes ou verrous.

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« Voilà, j’y suis arrivée, je me dévoile à vous! »

Mais ce que je retire de ce témoignage, c’est l’attitude de l’artiste à l’égard de sa modèle. C’est cette attitude qui fera que la modèle franchira ou non ce mur imposant, vertigineux.

Et la première attitude, au-delà de la chaleur de l’accueil, de la prévenance est bien celle de la compréhension et de la patience.

Colette a aussi raison lorsqu’elle déclare que chaque personne est complètement unique. C’est là toute la dimension (j’ose dire le charme) de la pose nue lorsque l’on se trouve du côté de l’artiste. C’est celle qui va permettre à l’artiste, attentif, de la traduire en son œuvre ! C’est en cela que j’ai employé il y a un instant le terme « traducteur ».

C’est là, pour l’artiste que je suis, que se trouve la vraie dimension. Le physique de la modèle ne pouvant être qu’un critère secondaire pour l’artiste. En fait, il l’est au principal pour la modèle qui vient OSER défier ses incertitudes, ouvrir ses verrous, porter sa nudité à la connaissance de l’artiste. Parce qu’elle attend un verdict de la part de l’artiste alors que lui, n’est pas là pour juger mais pour traduire en photographie, en peinture, en sculpture, …, ce corps nu qui lui est présenté, je dirai même plus, offert.

Pour ma part, ce qui me plait dans la pose nue, ce n’est pas le physique de la modèle mais les émotions qu’elle me transmet à être nue devant moi. Chaque modèle transmet une émotion différente, en réalité, son reflet qui est, oui, unique.

Et si elle n’y réussit pas au premier coup, comme ce fut le cas d’Annick, Colette a raison, elle n’a aucune obligation, elle n’a que le temps, tout le temps qu’il lui faudra, pour y arriver. Et n’a en aucun cas à subir les railleries de l’artiste.

Un grand homme a dit : il faut laisser le temps au temps. Offrir sa nudité à un artiste, c’est tout sauf une séance d’improvisation personnelle.

Bravo à Anastasia et à Colette.

Jean-François.

Nous vous présentons un nouveau témoignage tiré du livre numérique collectif en préparation. “Nus devant le corps nu”, recueil regroupant des séquences de dessins réalisées par divers artistes à partir de séances de dessin ou de photos d’après modèle nu. (Lire aussi le premier témoignage tiré du même recueil)

Le présent témoignage, signé par Colette, porte plus spécifiquement sur l’image du corps généreux et sur le fait d’accepter de poser en dévoilant ses rondeurs. La photo et le dessin y sont présentés comme une façon d’accueillir pleinement et sans jugement le corps dans ses différents états.

Anastasia

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Anastasia et moi avons habité sous le même toit comme colocataires pendant quelques mois seulement, mais une amitié solide s’est soudée autour d’un partage authentique sur nos défis et nos frustrations à propos de notre poids et de nos difficultés avec la nourriture. Sujet trop souvent tabou et caché, nous connaissions trop bien toutes les deux le recours compulsif à la malbouffe quand les émotions ou les stress de la vie nous dépassaient.

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Contrairement à elle, je n’avais pas du surpoids à l’époque, mais j’étais, tout comme elle, et il me semble depuis toujours, terriblement mal dans ma peau. Je lui ai donc parlé de mon besoin de me battre pour aider d’autres à améliorer leur image de soi, ce qui m’aidait en même temps avec la mienne. Depuis quelques années déjà, j’avais entrepris la pratique de photographier et de dessiner le corps humain nu, y compris mon propre corps. Reconnaissant immédiatement les bienfaits de cette approche, elle a démontré de l’enthousiasme pour faire de la photo avec moi, mais les résistances étaient trop grandes pour le rendre possible au début.

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Notre session de photo ne s’est organisé qu’un an plus tard, ce qui fut une année de bouleversements énormes pour elle ; une rupture, un déménagement et le besoin d’un changement d’emploi l’avaient amené à suivre des cours pour devenir esthéticienne. Elle m’a expliqué que ses études, et surtout les périodes de pratique qui la forçaient à être en contact intime avec les corps des autres, l’avait « dégourdie », et elle se sentait maintenant prête à oser se faire photographier nue. Elle se mettait elle-même au défi de dépasser sa peur pour changer le regard qu’elle portait sur son corps.

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La session de photo avec Anastasia m’a rappelé à quel point chaque personne est complètement unique et à quel point cela se révèle devant la caméra. Nous avons pris rendez-vous et elle s’est présentée, prête à tout. Par contre, au moment de se déshabiller, les insécurités ont pris le dessus et elle n’était plus certaine de pouvoir continuer. Je lui ai rappelé qu’elle n’avait aucune obligation et j’ai quitté la pièce pour lui donner quelques moments pour y réfléchir seule. Quand je suis revenue, elle portait encore une camisole et des sous-vêtements, et n’était pas sûre de ce qu’elle voulait faire. Comme nous nous étions rendues jusque là, j’ai proposé qu’on prenne quelques photos comme ça, et dès que je mis suis cachée derrière la caméra elle s’est décidée et a enlevé les dernières pièces de vêtements.

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Mais c’est ce qui a suivi qui m’a surpris le plus. Je ne lui disais pas quoi faire, j’avais simplement suggéré qu’elle essaye de trouver des positions à prendre selon ses ressentis. Une fois la glace brisée, elle semblait très à l’aise devant la caméra. En fait elle prenait des poses tout à fait créatives, naturellement, et s’est mise à s’amuser à ce jeu de bouger son corps et de se montrer de différents angles. J’étais très touchée par sa franchise et son apparent bien-être pendant la prise de photos ; pour moi, elle ne se comportait pas comme quelqu’un qui avait honte de ses rondeurs mais plutôt comme quelqu’un qui les habitait pleinement et faisait vivre ce corps par en dedans.

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Nous avons pris une centaine de photos, après quoi nous nous sommes installées devant l’ordinateur pour les regarder ensemble. Notre entente était que ces images lui appartenaient en propre et ne seraient jamais partagées en tant que photo, mais elle savait que je souhaitais en dessiner éventuellement. Elle a suggéré qu’on fasse un tri. Elle m’a laissé une trentaine d’images à partir desquelles je pouvais travailler, surtout celles où le visage était peu visible. Les autres ont été copiées sur un CD à son intention et effacées de la carte mémoire de mon appareil.

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J’ai retrouvé ses photos pour les dessiner seulement 5 ans plus tard. Je n’ai pas revu Anastasia depuis la prise de photo, mais nous nous tenons au courant de nos vies et nous entraidons comme on le peut par courriel. Je ne sais pas où elle en est avec son poids ni avec son image de soi, par contre c’est clair qu’elle continue sa démarche, cherchant à s’apprivoiser à tous les niveaux. Je sais que la vie n’est pas facile pour elle, mais elle est forte et tenace. La dessiner m’a fait un bien énorme, car j’avais moi-même pris du poids depuis notre rencontre, et pour la première fois de ma vie je pouvais compatir avec les personnes corpulentes à partir de mon propre vécu et non pas juste avec « l’idée de ».

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Le processus de dessin que j’ai utilisé pour ces images est très simple et n’a rien d’original. J’imprime la photo sur une feuille de papier normale, je trace les contours du corps sur un papier blanc à l’aide d’une table lumineuse, et ensuite je m’inspire de la photo pour travailler les détails et les ombrages afin de rendre l’image vivante. Je n’invente rien, c’est plutôt une « traduction » d’une photo en illustration, non pour embellir le corps mais pour l’accueillir tel qu’il est.

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Me trouver derrière la caméra avec un modèle est toujours une expérience très tendre. Je me sens humble devant la vulnérabilité de la nudité, et ayant expérimenté le rôle de modèle moi-même, je souhaite que le modèle trouve une façon de se sentir à l’aise dans son corps. En même temps, je réalise que c’est justement en faisant face à nos peurs et malaises, en se dévoilant devant la lentille et les yeux d’une autre personne qui n’est pas là pour juger, que nous pouvons vraiment dépasser nos propres jugements. En temps normal, nous ne sommes pas poussés à surmonter cet « inconfort devant soi-même », la plupart d’entre nous ne se déshabillant que devant un amoureux ou un médecin.

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Pour moi, dessiner le corps nu, que ce soit le mien ou celui d’un autre, homme ou femme de n’importe-quel âge ou condition, est un acte de respect devant le miracle de l’être humain. Nous n’apprécions pas toujours « l’intelligence complexe » de l’enveloppe corporelle qui nous permet d’expérimenter la vie terrestre. Quand nous n’en prenons pas conscience et nous ne nous en occupons pas, nous nous retrouvons rapidement en bataille avec nous-mêmes, ce que connaissent bien les anorexiques, les boulimiques, les toxicomanes et les alcooliques. Il y a d’ailleurs beaucoup de personnes qui se font autant de mal rien qu’en s’insultant quotidiennement devant leur miroir.

le dessin de nu m’apparaît comme une célébration du corps sous toutes ses formes, un moment de contemplation devant ce qu’il est tel quel, une tendre caresse du crayon qui traduit la simple beauté de tous les corps, sans exceptions.

Oser poser nu-e privilégie les articles témoignant d’expériences vécues de l’utilisation du corps nu dans les arts, autant de la part des photographes et artistes que des modèles.

Nous vous présentons le récit d’une séance de pose nue spéciale, impliquant le modèle Rolland St-Gelais, le photographe Patrick Audinet et la cinéaste Marie-Pier Auger, lesquels se mobilisent tous ensemble pour sortir des tabous et pour porter un nouveau regard sur le corps différent ou handicapé.

Paroles d’âmes

(Un respect absolu de ma personne)

Il me fait plaisir de partager avec vous mon expérience personnelle vécue à l’occasion d’une séance de photographie où j’ai agis en tant que modèle nu. Ladite expérience restera gravée dans ma mémoire pour le reste de mes jours tellement j’ai été surpris non seulement par son déroulement, mais aussi par le professionnalisme de toute l’équipe de « Ex-Hi-Bi ». Mais, au fait! Qu’en est-il exactement ? Qu’y avait-il de si particuliers pour qu’un tel évènement suscite en moi autant de joie et de plaisir par le simple fait de poser nu devant une caméra? Recommencerais-je un tel « exploit »? Et, pourquoi donc advenant le cas? Voilà les principales questions auxquelles je désire répondre.

Bien entendu, j’invite les membres de « Ex-Hi-Bi » qui ont participé à cette séance photographique à partager avec vous, lecteurs et lectrices de « Oser-Poser-nu-e », leurs opinions sur une telle expérience. Je termine mon introduction en remerciant individuellement les membres de cette formidable équipe, en l’occurrence, le photographe Patrick Audinet, son assistante que j’adore Marie Larocque, sans oublier celle qui a permis une telle réalisation et pour qui j’éprouve un profond dévouement, et j’ai nommé Marie-Pier Auger. Grâce à vous, j’ai vécu une journée mirifique. Mais, comme on dit si bien au Québec : « Le meilleur est à venir. » J’en suis persuadé.

Le calme du Québec

J’ai la chance de vivre dans l’un des plus beaux coins de pays au monde. En effet, le Québec est une province riche en variétés agrémentant ainsi le paysage naturel. Nos forêts regorgent d’arbres offrant leurs couleurs automnales à nos yeux émerveillés par le miracle de la nature. C’est dans un quel décor digne des plus grands peintres que j’ai parcouru en bus la distance entre ma belle ville de Québec, capitale de la francophonie nord-américaine, et la métropole de la « Belle Province » ; Montréal.

Trois heures de route qui, je l’avoue, a favorisé une intériorisation profonde de mes objectifs. Ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse? Eh bien, je peux vous confirmer qu’à mon âge, ils m’ont surtout aidé à séparer l’utile du superficiel. Ce qui est d’autant plus vrai dans le cas présent. Qui suis-je? D’où viens-je? Où vais-je? Voilà trois interrogations qui ont été vite résolue pendant le voyage.

Qui suis-je? Un homme qui désire partager avec le monde entier son vécu de manière authentique et sans fausse pudeur, sa masculinité et ce, bien haut delà de sa différence physique. Un homme qui est fier de son corps puisqu’il témoigne d’une histoire qui lui est unique. Bref, un homme amoureux de la vie et qui est digne dans sa nudité. D’où viens-je? D’un long processus d’adaptation face aux circonstances de la vie qui ont parfois été contre moi, mais aussi dans lesquelles j’ai été appuyé par de véritables anges gardiens. Un parcours de vie qui débuta par un désir de me voir disparaître dans un hôpital pour enfants déficients mentaux, loin des yeux trop sensibles pour accepter de voir les résultats causés par l’âpreté aux gains de certaines multinationales pharmaceutiques. Cachez-le et oublions-le! Où vais-je donc? Justement, je vais montrer que ce corps mérite d’être à la fois découvert, vu et admiré par le simple fait qu’il existe encore après tant d’années. « Cachez-le ! Nous ne voulons pas le voir » dirent certaines personnes bien nanties à mes parents. Moi, je leur réponds : « Voyez! Il est encore là et mordant la vie à pleines dents. » Certes, il n’a pas marché sur la lune, ni accompli un exploit olympique qui mérite d’être inscrit dans les annales. Mais il a tout de même une raison de vivre et c’est de prouver que la vie vaut le plaisir d’être vécue. Oui, je vais à Montréal donner ce corps avec une pleine confiance envers ceux et celles qui ont pour tâche de découvrir l’humain en lui, et non pas le handicapé. Ma décision de poser nu n’a jamais été branlée d’une manière ou d’une autre. Mon âme a soif de communiquer, certains théologiens diraient de communier, avec les autres âmes en ce monde en laissant tout bonnement parler ce corps. Parler dans un silence total, un silence libre de toutes entraves sociales.

Des regards chaleureux!

Un vieil adage dit que les journées les plus mémorables sont souvent précédées par des nuits sombres. C’est, ici, un peu vrai. En effet, je suis arrivé à la gare de Montréal vers les 19:00 où la cinéaste Marie-Pier A. m’attendait avec un sourire magnifique. Un sourire qui en disait long sur la belle aventure qui allait se poursuivre les jours suivants. Une aventure qui fit de votre humble serviteur un homme comblé. Signe précurseur de l’automne ; les nuits au Québec ont commencé de plus en plus tôt depuis quelques semaines. Voilà pourquoi nous arrivâmes dans la résidence dans une nuit typiquement du Québec, une nuit remplie de vie et de mystères, et où tout peut arriver et où tout est permis.

La chaleur du groupe avec qui j’allais partager mon quotidien me fit sentir comme un membre de la famille. Au programme? De la simplicité, de la joie et des rires à profusion! Oui, c’était là ma famille momentanée avec qui j’allais vivre dans tous les sens du terme. Bien entendu, que nous nous devions de nous préparer pour le Jour-J, le jour où j’allais offrir mon corps, l’offrir … à celui qui regarde!

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Le modèle Rolland St-Gelais vu par le photographe Patrick Audinet en séance préparatoire (en robe de chambre – les photos de nu seront diffusées ultérieurement lors du lancement du film documentaire de Marie-Pier Auger)

Poser nu et sans fausse pudeur.
Plus qu’un art, une véritable passion!

Voilà un défi que très peu de gens, dits « normaux », ont relevé dans leurs vies.

Le jour tant attendu a eu lieu mardi le 20 septembre dans un endroit magnifique, loin des regards indiscrets et du bruit environnant des centres urbains. Une intimité sans faille se dégageait du groupe. Une intimité telle qui existait dans nos vieilles églises de jadis là où la sollicitude, la confiance et le respect régnèrent en maîtres. Je m’y sentais chez-moi où un décor agréable m’accueillait, telle une femme qui me tendait ses bras pour me souhaiter la bienvenue, prêt à être témoin de scènes jusque-là inédites en ces lieux. Ce que j’y allais vivre restera à jamais gravé dans mon cœur.

Une fois la visite des lieux accomplie, je me dirigeais vers le local où j’allais me préparer pour la séance. Inutile de vous dire que mon cœur avait des palpitations. Je pourrais même affirmer que j’avais les mains moites, mais cela serait un peu exagéré dans ma situation. Quoiqu’il en soit, tout fut enlevé avec l’aide de la cinéaste qui me réconforta en utilisant les mots appropriés pour les circonstances. Une fois la robe de chambre sur mes épaules, j’entrai dans le temple sacré où régnait une atmosphère somme toute agréable. On m’invita à prendre place sur une chaise. Mon rêve alla se concrétiser : être un modèle nu.

L’ambiance était presque romantique tellement la chaleur humaine entre les participants-es était palpable. Je m’y sentais bien et respecté par les regards des personnes présentes. Des regards qui cherchaient à découvrir la beauté authentique ; celle de mon âme communiant avec le monde environnant par l’entremise de ce corps riche en faits vécus. Une âme qui crie sa soif de vivre, un corps qui désire manifester son droit d’être ce qu’il est et un homme fier d’être simplement … un homme. Des gestes d’apparence anodine m’ont parus extraordinaires. J’ai en mémoire, à titre d’exemple, Marie L. qui, prenant un instant de repos bien mérité entre deux clichés, est venue à mes côtés comme si nous étions des copains de longue date. L’homme nu que j’étais devant tout le monde, était devenu à ses yeux un homme « vrai » dans le sens le plus noble du terme. Un moment bref, mais qui a marqué de manière irrévocable le cœur de votre humble serviteur.

Je n’ose pas compter le nombre de clichés réalisés par le photographe. Et, pourquoi le ferais-je ? Ne dit-on pas dans le domaine de la photographie nue que « le corps appartient à celui qui le regarde »? J’avais, et j’ai encore, une confiance inébranlable à son éthique de travail. D’ailleurs, j’ai eu la chance de voir quelques-unes de ses photos réalisées durant la séance. Une pareille occasion consolida ma foi en son éthique.

Comme toute bonne chose a une fin, notre séance se termina dans une franche cordialité. Une cordialité qui fit de moi un homme heureux d’avoir pu accomplir un rêve : celui d’être enfin devenu véritablement un modèle nu. Mais, le rêve ne fait que commencer!

Je passe maintenant ma plume aux participants-es afin qu’ils puissent partager avec vous, lecteurs et lectrices, leurs propres expériences. Allez! La parole est à vous.

P. Audinet

Un gros merci à toute l’équipe, Marie Larocque, Marie-Pier Auger et à Rolland en particulier pour cette belle expérience. Ce n’était pas simplement un travail photographique, mais avant tout, une rencontre humaine où les différences s’effacent pour laisser la place à l’être. Un beau projet humain.

M. Larocque

Il me fait plaisir de participer à un projet aussi original qui amène les tabous sur la place publique de façon artistique, c’est tout simplement magnifique !

L’art de faire autrement, de s’exprimer différemment transforme et ouvre nos consciences sur la différence.

M.-P. Auger

Ce projet est pour moi, la chance de jeter la lumière sur ce que la majorité des gens refusent de voir, refusent d’imager en raison de ce sempiternel mythe de la beauté qui sclérose le regard de la masse sur L’HOMME. C’est l’opportunité d’essayer de faire lever les tabous et aussi de donner la parole à un corps et surtout à un homme qui vaut la peine d’être entendu et VU. C’est un très beau projet qui, je l’espère, saura nous réunir et allier tous ces beaux et divers talents.

Conclusion

Que puis-je dire en terminant la rédaction de ce texte? Tout simplement un grand merci à toutes les personnes qui m’ont accueilli non pas comme un sujet d’étude, mais avant tout comme un être humain, comme un … homme dans le sens le plus noble.

Rolland St-Gelais

Voici le cinquième épisode de l’apprivoisement de la nudité, de l’image du corps et ultimement de sa propre féminité, tel que vécu par Annick Terwagne accompagnée par Jean-François Collignon. Les premiers épisodes de ce double témoignage, dans lequel le photographe et le modèle partagent tout à tour leur propre perception de l’expérience, sont accessibles en cliquant sur les noms des auteurs dans la liste des catégorie. Abonnez-vous au bas de la page pour être tenu informé des prochaines parutions.

Poser nue: du rêve à la réalité!

Cinquième épisode

Annick: Ensuite – et avec le numérique, ce genre de situation n’existe plus -, j’attendais impatiemment que Jean-François revienne, quelques jours plus tard, avec le résultat de la dernière séance de pose. C’est fantastique, cette impatience, cette attente pendant laquelle on compte dans sa tête les jours qu’il reste avant la découverte de nouvelles photos. Pour moi, c’était magnifique de pouvoir les regarder, nue à côté de mon photographe habillé. C’était génial de pouvoir les commenter dans cette ambiance bon enfant. Avec le numérique, ce délai d’attente n’existe plus. Cela enlève à la pose nue une partie du charme qu’elle avait du temps de l’argentique.

Jean-François: Le nostalgique que je suis à l’égard de l’argentique donne raison à Annick. Pour le photographe, cette impatience se manifestait dans son désir de savoir si les photos étaient réussies ou non et d’en constater la qualité. Il y avait aussi le plaisir de déposer la bobine de pellicule au labo, de la récupérer sous forme de négatifs et de photos, puis de présenter celles-ci à Annick, en l’occurrence.

Aujourd’hui, dès le déclic, le résultat apparaît sur l’écran numérique de l’appareil. C’est bon, on garde; ce n’est pas bon, on efface. Sans oublier qu’avec l’argentique, on regardait à la dépense. On ne mitraillait pas comme on le fait maintenant avec le numérique. Un film comptait en général 36 poses. Aujourd’hui, on peut faire 200 à 300 photos en une seule séance.

Annick: Je vais ouvrir une parenthèse, brève mais très importante pour moi. Lorsque Jean-François me quittait, sans mot dire, il laissait sur la table du salon non seulement la pochette contenant les photos, mais surtout les négatifs. Voulait-il me montrer que ces photos n’avaient pour lui qu’une seule fin: me les offrir ? Cela me permettait d’aborder les séances avec une confiance encore plus grande, surtout en ce qui concernait ma liberté de prendre les poses.

Jean-François: Annick prenait la pose dans le cadre de ce que nous avons appelé son initiation à sa nudité. Elle rêvait de posséder des photos d’elle, nue. J’étais là pour concrétiser son rêve. J’étais donc dans un cadre strictement privé et non professionnel. Ni ces photos d’elle ni même les négatifs ne m’appartenaient. Aujourd’hui, elle a décidé de les publier. Je n’y ai jamais vu d’inconvénient, bien au contraire. Elle en est la seule propriétaire. J’applaudis, comme je l’aurais fait si elle les avait laissées dans leurs pochettes.

Annick: Grâce à toutes ces photos de moi, nue, je pouvais procéder à une véritable analyse de l’image de ma nudité. Certes, certains éléments ne pouvaient pas être adaptés ou corrigés. Non, je n’ai jamais été une adepte de la chirurgie esthétique et je le suis encore moins aujourd’hui. Je suis comme je suis; c’est ainsi et pas autrement.

Mais d’autres éléments pouvaient être modifiés, à commencer par ma coiffure, qui faisait trop « gamin manqué ». Comme je découvrais les chemisiers et les jupes courtes, je voulais donner plus de sensualité à ma coiffure en me laissant pousser les cheveux. J’ai alors demandé l’avis de Jean-François sur ce changement de style. Il m’a répondu en silence, et j’ai eu droit à une belle série de portraits. À l’âge de trente ans, j’ai donc découvert la joie d’aller chez la coiffeuse, sous l’insistance de Jean-François, faut-il le souligner.

Jean-François: Je voyais Annick se féminiser à vue d’œil. Sa belle chevelure prenait forme, volume et longueur. Mais Annick préférait utiliser son sèche-cheveux et sa brosse plutôt que d’aller chez la coiffeuse. J’ai alors pris les devants en organisant un rendez-vous chez une amie coiffeuse. Sans rien en dire à Annick, je l’ai emmenée là-bas. Une fois rendue devant le salon de coiffure, il était trop tard pour reculer. L’image d’elle-même qu’elle avait façonnée au fil du temps se raffinait.

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Annick: Mais mon analyse corporelle ne portait pas uniquement sur mon visage. Ma nudité renvoyait aussi l’image d’une autre chevelure. Là, mon esprit tournait à plein régime car, même si Jean-François connaissait désormais ma nudité par cœur, un épais buisson doré camouflait mon pubis.

Alors même que je soignais l’image de mon visage, je trouvais que ce buisson donnait une apparence négligée à ma nudité. Il y avait là un conflit de genre. Mais comment en parler avec Jean-François? En effet, même si le dialogue entre lui et moi était toujours ouvert, sans silence ou tabou, il s’agissait ici d’un sujet qui, à mes yeux, était plus délicat, certainement plus privé. Mais en fin de compte, ce que camouflait cette belle frondaison n’était rien d’autre que les lignes de mon sexe! Pouvais-je aérer cette partie de moi en autorisant mon meilleur ami et mon seul confident à y poser son regard avant de la prendre en photo? Bonjour l’éducation, merci la religion!

Qu’allais-je découvrir sous cet épais buisson? Non, ne vous inquiétez pas: je n’étais pas novice à ce point. Oui, les cours d’anatomie que j’avais suivis durant mes études me permettaient de savoir ce qu’il en était, mais le savoir et le voir étaient deux choses différentes. Je savais à quoi ressemblait une femme nue, mais ça ne signifiait pas que j’acceptais d’office la vision que j’avais de ma nudité! Et encore moins le regard d’un Autre. C’était là aussi des interrogations que je ne pouvais laisser sans réponse, mais…

Jean-François: Annick démontre encore une fois que la nudité ne s’apprivoise pas aussi facilement que l’on pourrait le croire. Au fur et à mesure qu’elle la découvrait, elle se heurtait à de nouvelles questions. Pour Annick, il y avait la nudité qu’elle voyait, mais il y avait aussi celle que je regardais et photographiais. Avec l’envie de modifier l’image de sa nudité, ce n’est pas à elle mais à l’Autre qu’elle devait faire face. L’éternelle question demeure: « Que puis-je montrer de moi ? » C’est là que le verbe OSER reprend sa force.

Annick est-elle une exception ? Non. Certaines modèles qui désirent poser nues me demandent: « comment voulez-vous que je sois ? » Lorsque je leur réponds « De la façon dont vous êtes nue d’habitude », je vois l’étonnement se dessiner sur leur visage. La nudité est personnelle, façonnée à son envie. Davantage que l’habit, elle exprime un état d’esprit. Elle reflète la communion entre la modèle et sa nudité. Le photographe n’est pas là pour l’aménager, la juger, mais seulement pour la reproduire. Savoir extraire l’état d’esprit de la modèle à travers sa nudité est à la fois toute la difficulté et toute la force de la photographie de nu.

Annick: J’ai profité d’un après-midi où il était venu m’apporter de nouvelles photographies de moi. Ce n’était pas des portraits mais de nouveaux nus, de face. Regardant l’une de ces photos où mon buisson doré était plus visible que sur d’autres, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai osÉ lui faire part de mon envie d’y mettre de l’ordre. Avoir envie de poser un geste est une chose, mais le faire réellement en est une autre. Son soutien m’était plus que nécessaire. Avec Jean-François, la réponse était et est toujours la même: « fais-le et tu jugeras après. »

Vous ne me croirez peut-être pas, mais c’est de cette époque que remonte ma devise « Avant de dire que j’aime ou n’aime pas une chose, il faut que j’y goûte ». Vous verrez qu’elle a souvent été d’actualité. Jean-François dit toujours « Le savoir apporte plus de richesse que l’ignorance ». « Oser, c’est s’enrichir », dit-il.

Jean-François: J’entends souvent des gens fabuler sur ceci ou cela, en toute méconnaissance de cause. À commencer par la pose nue. On invente un monde que l’on ne connait pas et on fait de cette invention une certitude. Pour ma part, je crois qu’il faut vivre la chose pour en connaître la réalité, la vérité. Et puis, fort de la richesse de ce savoir, on la fait sienne ou non. On peut ensuite en parler en toute connaissance de cause.

Annick voulait adapter sa coupe pubienne parce qu’elle la trouvait disgracieuse. Et alors, où était le problème? Le pubis est une partie comme une autre du corps féminin. Il mérite autant d’attention que les autres. J’y reviendrai très vite, mais disons pour le moment que la nudité est ce qu’elle est, dépouillée et entière, de face, de profil, de dos. Et sans tabou.

Que fait-on de cette chevelure qui pousse sous les aisselles? La même chose. Et je ris en pensant que la Femme porte la même attention aux poils de ses jambes! Parce qu’il s’agit du pubis, cette attention deviendrait anormale, déplacée?

L’important, à mes yeux, est de se plaire dans sa nudité, de s’y sentir bien. La manière importe peu.

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Un nouveau témoignage sur l’effet thérapeutique de la pose nue devant l’appareil photo, reçu cette fois-ci d’une participante anglophone.

Comme d’autres femmes qui ont écrit sur Oser poser nu-e, Annick, Iris et Méli, Theresa témoigne de l’effet libérateur de la pose nue. Elle écrit :

« J’avais franchi une montagne de peur et entrevu la possibilité de liberté absolue qui était l’autre côté. »

Theresa reconnaît d’autre part que l’effet thérapeutique dépend beaucoup du regard de la personne qui est derrière l’appareil photo :

« Le fait d’être vue et acceptée inconditionnellement, telle que j’étais, avait été sur le coup profondément libérateur.

Je me sentais entièrement aimée et acceptée. »

Par la suite, elle constate que son propre regard est porteur d’amour et de libération lorsqu’à son tour elle prend l’appareil photo :

« Tout ce que je visais avec ma lentille était baigné de lumière, d’acception et d’amour. »

Voici le témoignage en anglais. Une traduction libre écrite par Iris se trouve juste un peu plus bas dans la page.

Seeing the beauty that hides in each of us

I am working very hard on learning to love all of myself. This process of learning to accept myself reminds me of peeling an onion. I pull off one layer and then I uncover another. I am absolutely sure that each layer brings me closer towards peace in my own body. I am also convinced that so much of what I wear, what we wear, in terms of self hatred, is passed down by our families and society’s view of our bodies.

I have a history of self hatred. I know that I am not alone in this affliction. Some of us are aware of the hatred we carry, others are not sure why they can’t stand certain parts of their bodies. I believe this lack of self love is something that can be healed. I am certain this path of healing takes you exactly where you need to go, to grow. This gift of self awareness can teach you compassion for yourself and others. I have worked on healing in various ways, one of which is taking nude photos of yourself. I have been both the subject and the photographer. Both roles are healing. Each gives you a softer, more loving way of seeing yourself and others.

I am a very skeptical person. I doubt and question everything. I do not put my trust in very many things. I do, however, put my trust in this process for these reasons. The results I see, feel and hear in my own body confirm the healing nature of this process.

The first time I considered taking nude photos, I was working with a very kind person I had met at a health food store. I came to her with some of the health challenges I faced. She began to see me at home because she said she “helped” people. She helped me in so many ways. One, was learning to trust. She often spoke of taking nude photos as healing. She seemed so open and loving, I felt a need to try it. I had issues about pornography and I was very worried that she might turn out to be untrustworthy, after all. It was very hard for me to let go and trust. Yet, there seemed some chord, touched inside me that yearned for this healing. I finally just decided to give it a try.

She took her clothes off as she photographed me, as an act of solidarity. She told me to close my eyes and feel inside my body and move in the way I wanted to inside. I had never done any of this before. At first, I felt very self conscientious. I was very aware of what she would think as I moved. Slowly I began to find a place inside me that felt so liberated. To be really seen in a loving, accepting way, as you really are, is so freeing. I was exhilarated, I had climbed a mountain of fear and seen the possibility of absolute freedom on the other side.

I honestly felt completely loved and accepted. She did nothing to feed my insecurities or mistrust.

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I found taking photos of nude people in nature, to give me the gift of seeing in love and beauty. Behind the camera lens, I could not see with judgment. Everything I saw was bathed in light, acceptance and love.

I still take pictures to explore things I need to love and accept. I have not found a more fulfilling way to touch the body in absolute love and to connect to the bliss of seeing the beauty that hides in each of us.

Traduction du témoignage de Theresa :

j’étais libre d’être moi-même

Je travaille très fort pour apprendre à accepter toutes les parties de moi.

Ce processus d’amour de soi ressemble au geste d’éplucher un oignon. À mesure que j’enlève une couche, j’en découvre une autre. Je suis tout à fait persuadée que chaque couche que je découvre, me rapproche d’être en paix avec moi-même. Je suis aussi convaincue que ce que je porte ou ce que nous portons collectivement en terme de non amour de soi, nous est légué par nos ancêtres et aussi par le regard que pose la collectivité en général sur nos corps. Je porte la marque du non amour de soi. J’ai constaté que je ne suis pas la seule qui soit affligée par cette maladie. Si certains d’entre nous sont conscients de porter ce regard de non amour sur soi, d’autres le sont moins et ne comprennent pas toujours pourquoi ils posent un regard si jugeant sur certaines parties de leur corps. Je suis persuadée que ce manque d’amour envers soi peut être transformé. Je sais aussi que ce chemin de guérison nous amène exactement là où nous devons aller pour guérir et pour grandir. Ce cadeau de conscience nous apprend la compassion pour nous même et pour les autres.

J’ai fait différents processus de guérison et l’un d’entre eux a été d’accepter de poser nue pour de la photo. J’ai servi de modèle mais j’ai été aussi la photographe. Les deux rôles sont thérapeutiques. Chacun de ses rôles nous permet de nous voir et de voir l’autre avec un regard plus tendre et plus acceptant. Et c’est pour ces raisons que j’accorde toute ma confiance dans ce processus (même si je suis de nature très sceptique, questionnant et doutant de tout, ne faisant pas facilement confiance). Les résultats que je vois, que je sens et que j’entends dans mon propre corps me confirment la nature thérapeutique de ce processus.

La première fois que j’ai accepté d’être photographiée nue, je travaillais avec une personne très aimable que j’avais rencontrée dans un magasin d’aliments naturels. J’étais allée la voir pour des questions au sujet de ma santé. Après quelques rencontres, elle m’a proposé un accompagnement plus personnalisé et elle est venue me visiter chez moi. Elle m’a aidé de plusieurs façons et une des choses que j’ai apprise grâce à cette relation, c’était de faire confiance. Elle m’avait proposé de servir de modèle nue pour la photo. Comme elle me semblait ouverte et aimante, j’ai eu envie d’essayer. J’avais cependant des grosses réserves par crainte de la pornographie, cette personne aurait pu être tout à fait autre chose que ce que je croyais. C’était très difficile pour moi de faire confiance à mon intuition et d’accepter. Pourtant, cette proposition touchait une corde sensible en moi et j’ai finalement accepté d’accorder ma confiance.

Lors de notre première session de photo, elle s’est déshabillée aussi en geste de solidarité, pour me mettre plus à l’aise. Elle m’a encouragé à fermer les yeux, à écouter mon corps et à le laisser bouger comme je l’entendais. Je n’avais jamais fait rien de tel. Au tout début, je me sentais très figée. J’avais très peur de ce qu’elle pouvait penser alors que j’essayais de bouger. Petit à petit, j’ai trouvé en moi, lors de ce premier exercice un espace intérieur ou j’étais libre d’être moi-même. Le fait d’être vue et acceptée inconditionnellement, telle que j’étais, avait été sur le coup profondément libérateur. J’étais aux oiseaux! J’avais franchi une montagne de peur et entrevu la possibilité de liberté absolue qui était l’autre côté. Je me sentais entièrement aimée et acceptée. J’ai eu raison de faire confiance en mon intuition.

J’ai découvert que je posais un regard qui ne voyait que l’Amour et la Beauté en photographiant des gens nus en nature. Je perdais toute forme de jugement. Tout ce que je visais avec ma lentille était baigné de lumière, d’acception et d’amour.

Je continue de faire de la photo pour toucher encore et encore par ce regard d’amour ce qui est blessé et tabou. Je n’ai trouvé rien de mieux que la photo pour me connecter avec la félicité qui me traverse lorsque je vois la Beauté qui se cache en chacun.

Nous publions ce texte, envoyé en réponse aux interventions de Rolland St-Gelais sur le modèle « différent », et qui approfondit la réflexion sur tout ce que le processus du dévoilement du corps implique intérieurement, surtout lorsque les dimensions les plus vulnérables de notre condition humaine sont mises à nues…

bonjour Rolland,

Il y a un moment que je veux t’écrire (je peux te tutoyer?), en fait dès que j’ai eu la joie de découvrir ta participation au site Oser poser nu-e!

Tes textes me touchent beaucoup! J’ai la sclérose en plaque (diagnostiquée il y a maintenant 12 ans), et ma mobilité est réduite depuis un an je dirais (j’utilise des béquilles). Les quelques années suivant le diagnostic ont été difficiles, mais j’ai eu le cadeau de pouvoir entreprendre une démarche intérieure, au cours de laquelle j’ai été invitée à essayer la photo, puis le dessin… moi qui n’ai jamais osé dessiner, et encore moins imaginé faire de la photo, nue!!! L’auto-jugement étant si fort!!! J’ai longtemps fui les caméras, même habillée. Mais petit à petit, j’ai osé, pour au moins ouvrir une brèche dans cette prison intérieure érigée par des années d’auto-critique, de dévalorisation, de blessures …

Toujours est-il qu’après avoir longtemps hésité, j’ai plongé. Pour une première séance de photo. puis une autre.. et ouf, le corps qui a si longtemps été jugé, et que la tête a tellement voulu modeler pour le rendre plus attrayant, moins « gros », et bien c’était tout un pas d’accepter de le dévoiler, à la lentille d’une caméra, et du (ou de la) photographe par-dessus le marché!!! Mais petit à petit, le geste de me dénuder m’a fait du bien, m’apportais une certaine légèreté, comme un peu un retour à la source, à l’innocence, à l’essence, la racine de l’être!

Mais je dois dire que chaque fois, mon souhait de participer à une séance tenait plus à une soif profonde de continuer à ouvrir cette brèche qu’à un réel plaisir ou désir de poser nue… j’éprouvais et j’ai encore un tel besoin d’ouvrir et d’adoucir mon regard sur les parties plus faibles, plus vulnérables de moi-même mais aussi de l’autre (dans ces cas-ci du ou de la photographe que j’ai aussi pris en photo)! Et le fait d’être à mon tour derrière la caméra a vraiment amené une autre dimension. Ça m’a aidé je dirais à adoucir la perception de ce qui m’apparaissait maintenant un peu comme un petit enfant à traiter avec soin, avec « caring »… ça me permettait aussi de reprendre contact avec la vulnérabilité trop souvent évacuée et cachée, à la fois chez moi et chez l’autre… Vous avouerez que la vulnérabilité n’est pas très tendance, dans nos sociétés où prédominent plutôt la force, la beauté, la jeunesse, la performance, l’efficacité… sans compter la sacro-sainte autonomie!!!

Et aussi de reconnaître et admirer la beauté, la grandeur du corps nu, de faire enfin un peu la paix avec mon corps. Nu. Ouf, ça fait du bien! Et combien plus quand le corps faiblit un peu, souffre, ou répond différemment aux mouvements qui étaient acquis, et qui deviennent momentanément (ou de façon plus permanente) limités. Un défi…

Comme toi, je trouve donc d’autant plus important d’accepter d’abord de libérer le corps de tout ce qui l’enferme, et juste d’accepter de le dévoiler, pour lui rendre hommage, reconnaître sa beauté et sa grandeur, au cœur même de cette fragilité qui fait tant frémir… et pas seulement les autres…

La photo contribue à ce processus d’acceptation… et j’ai découvert que le dessin est aussi un médium complètement renversant qui a changé ma vie!! En fait, il est aussi une autre fenêtre permettant de voir le corps, mais aussi la vie, le monde! On en reparle…

Méli

Notre collaborateur québécois Rolland St-Gelais, qui s’occupe plus spécifiquement du modèle “différent”, s’est mis à la recherche d’œuvres d’art publiques qui témoignent du corps nu portant un handicap physique…

Je me suis questionné sur un sujet qui me touche beaucoup et auquel je devais absolument trouver une réponse valable. Existe-t-il un endroit à Québec où l’on peut voir des œuvres d’art représentant une personne atteinte d’un handicap physique dans la plus totale nudité, mais jouissant d’un potentiel de vie digne d’intérêt ? En effet, les œuvres d’art de nudité que l’on retrouve à Québec représentent dans la majorité des cas des gens, hommes et femmes, ayant tous les attributs de la « normalité » physique, et pour ce qui est des autres, ce ne sont que de vulgaires copies d’œuvres de l’antiquité. Par exemple, j’ai eu beau chercher dans les différents pavillons d’enseignement de l’université Laval, je n’ai malheureusement trouvé aucune représentation artistique correspondante à mes recherches. Mais, ai-je abandonné? Absolument pas! J’attendais seulement de trouver la bonne représentation, au bon endroit et au bon moment. Ce qui n’allait pas tarder.

Comme vous le savez déjà, je suis une victime de la Thalidomide. Ce qui m’amène à me rendre régulièrement dans un centre médical afin de me procurer des prothèses aux membres inférieurs pouvant faciliter mes déplacements et, ainsi, avoir une qualité de vie satisfaisante. Les services offerts par l’Institut en réadaptation en déficiences physiques de Québec sont parmi les plus réputés au Canada. Par exemple les membres du personnel des « aides techniques », c’est-à-dire ceux et celles qui ont pour tâche de fabriquer les prothèses, les orthèses et autres appareils d’adaptation pour pallier aux handicaps physiques possèdent une expertise incomparable dans leurs domaines respectifs et ont un souci constant du bien-être de leurs patients. Bien entendu, une telle équipe est appuyée par un conseil d’administration affairé de trouver les équipements à la fine pointe de la technologie afin de répondre aux besoins cruciaux de leur clientèle. Il me semble être approprié de saluer leur travail et leur dévouement dans cette présentation par le simple fait que votre humble serviteur serait incapable de vivre décemment sans leur aide ni la présence d’un tel centre. D’ailleurs, c’est-là que j’allais trouver ce dont je cherchais depuis longtemps.

Je me suis donc rendu à ce centre afin d’y recevoir des soins. Profitant d’une période d’attente de quelques heures, et pouvant me déplacer grâce à la chaise roulante que ma prothésiste m’avait prêtée, j’ai donc décidé de fouiller les lieux à la recherche de ce trésor : Une œuvre d’art qui montre une personne handicapée nue. Euréka ! J’ai trouvé l’objet de mes désirs à un endroit tout à fait approprié pour ce centre, c’est-à-dire dans le hall d’entrée.

En effet, une sculpture représentant un homme handicapé se trouve bel et bien à cet endroit. Pourquoi ne l’avais-je pas remarqué avant ce jour ? C’est un peu ce qui nous arrive : nous ne voyons pas ce qui nous entoure à moins d’y être forcés. Cette découverte a été pour moi sensationnelle. Là se trouvait devant moi une sculpture d’un homme nu, handicapé mais manifestant une force extraordinaire pour combattre l’adversité. Tout ce qui y est présenté est digne d’intérêt : un corps d’une beauté exceptionnelle assis sur un tronc d’arbre, une force physique présente dans les moindres détails, un sexe masculin dévoilé sans gêne et dans une flaccidité respectable démontrant qu’un homme handicapé est avant tout un être sexué sans être pour autant une bête de sexe. Pour moi, ce détail est important de souligner étant donné l’image flatteuse de l’homme handicapé au plan de la sexualité. Il est soi un impuissant frustré, soit un obsédé incapable de contrôler ses pulsions sexuelles. Vous trouvez que j’exagère ? Croyez-moi! Il en est rien.

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J’ai trouvé judicieux de voir une telle sculpture dans ce centre car elle reflète ce que la personne handicapée doit dorénavant faire : relever les défis de la vie sans renier sa pleine humanité. L’image de l’infirme quêtant sa pitance auprès de la plèbe, tout comme celle de cet ange asexué véhiculée dans la culture religieuse, est bien révolue. Désormais, les patients admis dans ce centre peuvent découvrir tout le potentiel de vie qui se retrouve encore en eux. N’est-ce pas là le rôle des arts ? Valoriser la vie telle qu’elle soit. Il est tout de même dommage qu’il n’y ait pas de telles œuvres d’art dans les expositions permanentes ici même à Québec. Pourquoi confiner une telle œuvre dans un centre pour la réadaptation physique des personnes handicapées au lieu d’en promouvoir dans différents endroits artistiques ? Ne serait-ce pas un moyen efficace pour combattre les préjugés envers tout ce qui ne cadre pas avec les critères de perfection véhiculées dans nos sociétés ? Il y a là un sujet à débat. Alors, lecteurs et lectrices, qu’en pensez-vous ?

Rolland St-Gelais

Québec