Oser poser nu-e regroupe des volontaires, artistes, modèles et photographes qui se sont engagés à témoigner de leur expérience et à répondre aux questions qui leur seront posées afin de démystifier la pose nue. Certains témoignages, comme celui de Jean-François Collignon et Annick Terwagne sur l’initiation à la nudité, ainsi que ceux de Rolland St-Gelais développant le regard sur la différence, approfondissent un sujet plus spécifique en plusieurs épisodes.

Nous vous présentons un nouveau témoignage de l’un de nos auteurs-collaborateurs, un artiste-photographe professionnel, portant sur une séance de portrait nu. Témoignage qui est en en fait tiré d’un livre numérique collectif en préparation. Intitulé “Nus devant le corps nu”, ce recueil regroupera des séquences d’une dizaine de dessins réalisées par divers artistes à partir d’une séance de dessin ou de photos d’après modèle nu. Ce qui est nouveau dans cette approche, c’est que l’artiste se « dévoile » également et partage ce qu’il vit intérieurement lorsqu’il dessine ou photographie le corps nu. Il témoigne de ce qui habituellement reste caché : son propre regard posé sur le modèle.

Voici le témoignage suivi de quelques conseils :

Le portrait nu dévoilé

Dévoiler le regard posé sur le corps…, je relis le sujet de l’invitation à participer au recueil « Nus devant le corps nu ». Ce n’est pas si évident que cela en à l’air. Et c’est vrai que nous ne sommes pas habitués à retourner le regard vers ce qui en nous-mêmes regarde!

Je suis obligé de me reposer la question, d’essayer de me souvenir, …cela ne coule pas de source.

clip_image002[4]

C’est drôle à dire mais je me rends compte que quand je photographie le corps nu, je ne « vois » pas vraiment celui-ci durant la séance de pose. J’ai une impression globale de la présence corporelle du modèle mais je serais incapable de le décrire autrement que par des termes vagues.

Je suis probablement trop préoccupé par la technique ainsi que par l’ouverture d’un espace commun entre le modèle et moi-même.

De plus, comme je ne prends des photos du corps nu que pour en réaliser des dessins, je ne me pose pas de questions sur la façon dont le corps et l’ensemble de l’image pourrait être perçus par un éventuel public.

clip_image004[4]
Je devine seulement que certaines poses et compositions seront plus « porteuses » et inspirantes à dessiner que d’autres.

clip_image006[4]

En faisant cet exercice de « mettre à nu » le regard posé sur le corps, je me rends compte qu’en ce qui me concerne ce n’est pas tellement la forme du corps qui importe, mais plutôt la présence qui s’en dégage.

Je pourrais peut-être me définir par ce qu’on pourrait appeler un « photographe-dessinateur de l’intériorité ». Bien que cette dénomination me semble déjà trop prétentieuse en soi, l’intériorité étant précisément ce qui échappe au regard.

Disons simplement que l’image ne m’intéresse que dans la mesure où elle renvoie à une dimension, plus profonde, plus intérieure.

Et d’une certaine façon, la nudité ne m’attire avant tout que par le fait qu’elle constitue une porte privilégiée vers l’intériorité.

Quand le « mystère de l’être profond » émerge du dedans, fait surface et se signe de façon visible dans la présence corporelle, alors je suis heureux.

clip_image008[4]

Je passe la majeure partie de mon temps à la « pêche à la présence ». En fait, je ne prête pas plus d’attention aux détails du corps du modèle qu’un pêcheur ne porte d’attention à la forme ou à la couleur des vagues et de l’eau dans laquelle il a tendu sa ligne.

Je sais seulement que c’est du corps que va surgir la présence, comme le pêcheur sais que c’est de l’eau que va sortir le poisson, même s’il ne le voit pas.
clip_image010[4]

Je vais être franc, les pires expériences que j’ai connu, sont celles où le modèle n’est « pas là », absent, non-présent. Son corps y est, mais pas son âme, ni son cœur. Le modèle est pris ailleurs, dans sa tête, ou je ne sais où. Le regard est éteint, comme celui d’un mannequin en plastique.

Je n’ai jamais beaucoup aimé les mannequins d’étalage, ni les masques. Pour moi, ils ont quelque chose de figé, de non-vivant et même morbide dans la mesure où ils prennent apparence de forme vivante que pour cacher l’absence de vie, la mort.

Photographier et dessiner le corps nu revient pour moi à aller à la pêche à la vie.

clip_image012[4]

Ma perception du corps du modèle fluctue selon l’objectif de la séance de pose. Quand je prends des photos ou dessine pour une recherche formelle sur le mouvement du corps, je ne « vois » pas la même chose que lorsque je travaille à un « portrait nu », comme dans ce cas-ci.

Lorsque je réalise un portrait, je ne cherche pas la ressemblance ou le rendu réaliste des apparences. Comme je l’ai mentionné, ce qui m’intéresse, c’est le surgissement de la présence au travers de la surface de la photo ou des lignes du dessin.

Cette « présence » peut d’ailleurs prendre diverses formes selon la pose, l‘éclairage et le contexte. À la limite, d’une pose à l’autre, le modèle peut sembler changer de corps et de personnalité, un peu comme un comédien qui incarnerait successivement divers personnages.

clip_image014[4]

C’est cette faculté qu’a l’être humain de résonner à l’ensemble des dimensions de l’humanité qui me touche. Je reste convaincu que chacun, chacune, porte en soi l’autre, l’autre et tous les autres! Et que c’est précisément dans cette possibilité de reconnaître l’autre en soi que réside tout le potentiel d’amour de l’être humain.

Tout ce qui enferme une personne dans image fixe et prédéterminée me fait l’effet d’un emprisonnement à vie. Je n’aime pas les étiquettes.

À l’inverse, tout ce qui libère l’être de ses masques temporels, tout ce qui rappelle que l’être vit au-delà du jeu des apparences, me fait respirer, m’amène de l’oxygène et de l’espoir. Comme un comédien découvrirait, après l’avoir oublié, qu’il n’est pas limité ni confiné à perpétuité au rôle qu’il joue.

clip_image016[4]

Ce qui me fascine le plus, c’est de constater, une fois le miroir des apparences superficielles traversées, que les âges coexistent en permanence dans le corps. Quelque soit l’âge du modèle, je finis toujours au cours du processus de photo et de dessin, par découvrir des parties du corps qui témoignent d’un autre état ou d’un autre âge.

Dans ce cas ci, l’âge du modèle devait se situer au dessus de la cinquantaine, et pourtant je percevais parfois le nourrisson et la petite fille, d’autre fois les traits plus tirés et fatigués de l’âge avancé, ou encore l’adolescente ou la femme mature.

Cette fluctuation de la perception de l’âge se signe particulièrement dans la série d’esquisses qui accompagne ce texte.

clip_image018[4]

Cette coexistence des dimensions, états et âges à l’intérieur d’une même personne est pour moi plus présente dans le portrait nu que dans le portrait se limitant au visage, comme si le corps constitue la racine universelle qui relie la personne à l’ensemble des autres dimensions de l’humanité

La sensibilité et la vulnérabilité du corps dénudé agissent à la façon d’un ouvre-boite, décortiquant les carapaces sociales, pour mieux retrouver l’être premier.

clip_image020[4]

En fait, en reconsidérant ce que je viens de dire, je reconnais que dans le portrait du visage, les yeux et les lèvres jouent le rôle de portes s’ouvrant vers cette racine universelle de l’humanité., Ils deviennent porte-paroles de cette sensibilité-vulnérabilité, de cette nudité fondamentale de l’être sans laquelle l’humanité serait tout probablement dénuée de sa profonde raison d’être.

Pour revenir sur la petite histoire de la séance de pose décrite dans ce texte, cette session de photo m’est apparue plutôt « laborieuse ». C’était la première fois que je travaillais avec le modèle et il n’y avait eu aucune rencontre préliminaire avant la séance de pose.

Cherchant à explorer quelque chose de nouveau en faisant de la pose nue, et plein de bonne volonté, ce modèle volontaire qui en était à sa première expérience attendait patiemment mes directives. Et à vrai dire dans ce cas-ci, je ne savais pas vraiment comment établir le contact, comment briser la glace.

Les photos se sont prises dans le silence, avec juste quelques suggestions de départ ici et là, en acceptant d’avance le résultat, mais sans nécessairement percevoir à quoi cela allait mener en termes d’images. Et, je n’aurais jamais deviné qu’un certain nombre d’années plus tard, ces mêmes photos feraient l’objet de la présente présentation!

Mes conseils pour l’artiste ou le photographe qui cherche à réaliser un portrait nu? Ils sont très simples :

Ne présupposez de rien, ne vous basez surtout pas sur vos perceptions pour évaluer la validité de ce que vous êtes en train de faire, et plongez dans la séance de pose tête baissée.

Chaque séance de pose, comme chaque individu, à sa propre histoire. Personne ne peut prédire, à partir de ses propres perceptions d’un nouveau-né, ce que cette personne va vivre plus tard et en quoi son existence contribuera de façon unique à l’aventure humaine. C’est la même chose pour une séance de pose, restez ouverts, abandonnez toutes vos idées préconçues, déshabillez-vous humblement de tout ce que vous croyez savoir, et acceptez votre propre nudité d’être!

Mes conseils pour les modèles :

Soyez pleinement vous-mêmes! En étant totalement présents et présentes dans votre corps, vous avez déjà tout donné!

H.

Témoignage extrait du livre collectif en préparation “Nus devant le corps nu”