Voici le cinquième épisode de l’apprivoisement de la nudité, de l’image du corps et ultimement de sa propre féminité, tel que vécu par Annick Terwagne accompagnée par Jean-François Collignon. Les premiers épisodes de ce double témoignage, dans lequel le photographe et le modèle partagent tout à tour leur propre perception de l’expérience, sont accessibles en cliquant sur les noms des auteurs dans la liste des catégorie. Abonnez-vous au bas de la page pour être tenu informé des prochaines parutions.

Poser nue: du rêve à la réalité!

Cinquième épisode

Annick: Ensuite – et avec le numérique, ce genre de situation n’existe plus -, j’attendais impatiemment que Jean-François revienne, quelques jours plus tard, avec le résultat de la dernière séance de pose. C’est fantastique, cette impatience, cette attente pendant laquelle on compte dans sa tête les jours qu’il reste avant la découverte de nouvelles photos. Pour moi, c’était magnifique de pouvoir les regarder, nue à côté de mon photographe habillé. C’était génial de pouvoir les commenter dans cette ambiance bon enfant. Avec le numérique, ce délai d’attente n’existe plus. Cela enlève à la pose nue une partie du charme qu’elle avait du temps de l’argentique.

Jean-François: Le nostalgique que je suis à l’égard de l’argentique donne raison à Annick. Pour le photographe, cette impatience se manifestait dans son désir de savoir si les photos étaient réussies ou non et d’en constater la qualité. Il y avait aussi le plaisir de déposer la bobine de pellicule au labo, de la récupérer sous forme de négatifs et de photos, puis de présenter celles-ci à Annick, en l’occurrence.

Aujourd’hui, dès le déclic, le résultat apparaît sur l’écran numérique de l’appareil. C’est bon, on garde; ce n’est pas bon, on efface. Sans oublier qu’avec l’argentique, on regardait à la dépense. On ne mitraillait pas comme on le fait maintenant avec le numérique. Un film comptait en général 36 poses. Aujourd’hui, on peut faire 200 à 300 photos en une seule séance.

Annick: Je vais ouvrir une parenthèse, brève mais très importante pour moi. Lorsque Jean-François me quittait, sans mot dire, il laissait sur la table du salon non seulement la pochette contenant les photos, mais surtout les négatifs. Voulait-il me montrer que ces photos n’avaient pour lui qu’une seule fin: me les offrir ? Cela me permettait d’aborder les séances avec une confiance encore plus grande, surtout en ce qui concernait ma liberté de prendre les poses.

Jean-François: Annick prenait la pose dans le cadre de ce que nous avons appelé son initiation à sa nudité. Elle rêvait de posséder des photos d’elle, nue. J’étais là pour concrétiser son rêve. J’étais donc dans un cadre strictement privé et non professionnel. Ni ces photos d’elle ni même les négatifs ne m’appartenaient. Aujourd’hui, elle a décidé de les publier. Je n’y ai jamais vu d’inconvénient, bien au contraire. Elle en est la seule propriétaire. J’applaudis, comme je l’aurais fait si elle les avait laissées dans leurs pochettes.

Annick: Grâce à toutes ces photos de moi, nue, je pouvais procéder à une véritable analyse de l’image de ma nudité. Certes, certains éléments ne pouvaient pas être adaptés ou corrigés. Non, je n’ai jamais été une adepte de la chirurgie esthétique et je le suis encore moins aujourd’hui. Je suis comme je suis; c’est ainsi et pas autrement.

Mais d’autres éléments pouvaient être modifiés, à commencer par ma coiffure, qui faisait trop « gamin manqué ». Comme je découvrais les chemisiers et les jupes courtes, je voulais donner plus de sensualité à ma coiffure en me laissant pousser les cheveux. J’ai alors demandé l’avis de Jean-François sur ce changement de style. Il m’a répondu en silence, et j’ai eu droit à une belle série de portraits. À l’âge de trente ans, j’ai donc découvert la joie d’aller chez la coiffeuse, sous l’insistance de Jean-François, faut-il le souligner.

Jean-François: Je voyais Annick se féminiser à vue d’œil. Sa belle chevelure prenait forme, volume et longueur. Mais Annick préférait utiliser son sèche-cheveux et sa brosse plutôt que d’aller chez la coiffeuse. J’ai alors pris les devants en organisant un rendez-vous chez une amie coiffeuse. Sans rien en dire à Annick, je l’ai emmenée là-bas. Une fois rendue devant le salon de coiffure, il était trop tard pour reculer. L’image d’elle-même qu’elle avait façonnée au fil du temps se raffinait.

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Annick: Mais mon analyse corporelle ne portait pas uniquement sur mon visage. Ma nudité renvoyait aussi l’image d’une autre chevelure. Là, mon esprit tournait à plein régime car, même si Jean-François connaissait désormais ma nudité par cœur, un épais buisson doré camouflait mon pubis.

Alors même que je soignais l’image de mon visage, je trouvais que ce buisson donnait une apparence négligée à ma nudité. Il y avait là un conflit de genre. Mais comment en parler avec Jean-François? En effet, même si le dialogue entre lui et moi était toujours ouvert, sans silence ou tabou, il s’agissait ici d’un sujet qui, à mes yeux, était plus délicat, certainement plus privé. Mais en fin de compte, ce que camouflait cette belle frondaison n’était rien d’autre que les lignes de mon sexe! Pouvais-je aérer cette partie de moi en autorisant mon meilleur ami et mon seul confident à y poser son regard avant de la prendre en photo? Bonjour l’éducation, merci la religion!

Qu’allais-je découvrir sous cet épais buisson? Non, ne vous inquiétez pas: je n’étais pas novice à ce point. Oui, les cours d’anatomie que j’avais suivis durant mes études me permettaient de savoir ce qu’il en était, mais le savoir et le voir étaient deux choses différentes. Je savais à quoi ressemblait une femme nue, mais ça ne signifiait pas que j’acceptais d’office la vision que j’avais de ma nudité! Et encore moins le regard d’un Autre. C’était là aussi des interrogations que je ne pouvais laisser sans réponse, mais…

Jean-François: Annick démontre encore une fois que la nudité ne s’apprivoise pas aussi facilement que l’on pourrait le croire. Au fur et à mesure qu’elle la découvrait, elle se heurtait à de nouvelles questions. Pour Annick, il y avait la nudité qu’elle voyait, mais il y avait aussi celle que je regardais et photographiais. Avec l’envie de modifier l’image de sa nudité, ce n’est pas à elle mais à l’Autre qu’elle devait faire face. L’éternelle question demeure: « Que puis-je montrer de moi ? » C’est là que le verbe OSER reprend sa force.

Annick est-elle une exception ? Non. Certaines modèles qui désirent poser nues me demandent: « comment voulez-vous que je sois ? » Lorsque je leur réponds « De la façon dont vous êtes nue d’habitude », je vois l’étonnement se dessiner sur leur visage. La nudité est personnelle, façonnée à son envie. Davantage que l’habit, elle exprime un état d’esprit. Elle reflète la communion entre la modèle et sa nudité. Le photographe n’est pas là pour l’aménager, la juger, mais seulement pour la reproduire. Savoir extraire l’état d’esprit de la modèle à travers sa nudité est à la fois toute la difficulté et toute la force de la photographie de nu.

Annick: J’ai profité d’un après-midi où il était venu m’apporter de nouvelles photographies de moi. Ce n’était pas des portraits mais de nouveaux nus, de face. Regardant l’une de ces photos où mon buisson doré était plus visible que sur d’autres, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai osÉ lui faire part de mon envie d’y mettre de l’ordre. Avoir envie de poser un geste est une chose, mais le faire réellement en est une autre. Son soutien m’était plus que nécessaire. Avec Jean-François, la réponse était et est toujours la même: « fais-le et tu jugeras après. »

Vous ne me croirez peut-être pas, mais c’est de cette époque que remonte ma devise « Avant de dire que j’aime ou n’aime pas une chose, il faut que j’y goûte ». Vous verrez qu’elle a souvent été d’actualité. Jean-François dit toujours « Le savoir apporte plus de richesse que l’ignorance ». « Oser, c’est s’enrichir », dit-il.

Jean-François: J’entends souvent des gens fabuler sur ceci ou cela, en toute méconnaissance de cause. À commencer par la pose nue. On invente un monde que l’on ne connait pas et on fait de cette invention une certitude. Pour ma part, je crois qu’il faut vivre la chose pour en connaître la réalité, la vérité. Et puis, fort de la richesse de ce savoir, on la fait sienne ou non. On peut ensuite en parler en toute connaissance de cause.

Annick voulait adapter sa coupe pubienne parce qu’elle la trouvait disgracieuse. Et alors, où était le problème? Le pubis est une partie comme une autre du corps féminin. Il mérite autant d’attention que les autres. J’y reviendrai très vite, mais disons pour le moment que la nudité est ce qu’elle est, dépouillée et entière, de face, de profil, de dos. Et sans tabou.

Que fait-on de cette chevelure qui pousse sous les aisselles? La même chose. Et je ris en pensant que la Femme porte la même attention aux poils de ses jambes! Parce qu’il s’agit du pubis, cette attention deviendrait anormale, déplacée?

L’important, à mes yeux, est de se plaire dans sa nudité, de s’y sentir bien. La manière importe peu.

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