Nous vous présentons un nouveau témoignage tiré du livre numérique collectif en préparation. “Nus devant le corps nu”, recueil regroupant des séquences de dessins réalisées par divers artistes à partir de séances de dessin ou de photos d’après modèle nu. (Lire aussi le premier témoignage tiré du même recueil)

Le présent témoignage, signé par Colette, porte plus spécifiquement sur l’image du corps généreux et sur le fait d’accepter de poser en dévoilant ses rondeurs. La photo et le dessin y sont présentés comme une façon d’accueillir pleinement et sans jugement le corps dans ses différents états.

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Anastasia et moi avons habité sous le même toit comme colocataires pendant quelques mois seulement, mais une amitié solide s’est soudée autour d’un partage authentique sur nos défis et nos frustrations à propos de notre poids et de nos difficultés avec la nourriture. Sujet trop souvent tabou et caché, nous connaissions trop bien toutes les deux le recours compulsif à la malbouffe quand les émotions ou les stress de la vie nous dépassaient.

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Contrairement à elle, je n’avais pas du surpoids à l’époque, mais j’étais, tout comme elle, et il me semble depuis toujours, terriblement mal dans ma peau. Je lui ai donc parlé de mon besoin de me battre pour aider d’autres à améliorer leur image de soi, ce qui m’aidait en même temps avec la mienne. Depuis quelques années déjà, j’avais entrepris la pratique de photographier et de dessiner le corps humain nu, y compris mon propre corps. Reconnaissant immédiatement les bienfaits de cette approche, elle a démontré de l’enthousiasme pour faire de la photo avec moi, mais les résistances étaient trop grandes pour le rendre possible au début.

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Notre session de photo ne s’est organisé qu’un an plus tard, ce qui fut une année de bouleversements énormes pour elle ; une rupture, un déménagement et le besoin d’un changement d’emploi l’avaient amené à suivre des cours pour devenir esthéticienne. Elle m’a expliqué que ses études, et surtout les périodes de pratique qui la forçaient à être en contact intime avec les corps des autres, l’avait « dégourdie », et elle se sentait maintenant prête à oser se faire photographier nue. Elle se mettait elle-même au défi de dépasser sa peur pour changer le regard qu’elle portait sur son corps.

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La session de photo avec Anastasia m’a rappelé à quel point chaque personne est complètement unique et à quel point cela se révèle devant la caméra. Nous avons pris rendez-vous et elle s’est présentée, prête à tout. Par contre, au moment de se déshabiller, les insécurités ont pris le dessus et elle n’était plus certaine de pouvoir continuer. Je lui ai rappelé qu’elle n’avait aucune obligation et j’ai quitté la pièce pour lui donner quelques moments pour y réfléchir seule. Quand je suis revenue, elle portait encore une camisole et des sous-vêtements, et n’était pas sûre de ce qu’elle voulait faire. Comme nous nous étions rendues jusque là, j’ai proposé qu’on prenne quelques photos comme ça, et dès que je mis suis cachée derrière la caméra elle s’est décidée et a enlevé les dernières pièces de vêtements.

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Mais c’est ce qui a suivi qui m’a surpris le plus. Je ne lui disais pas quoi faire, j’avais simplement suggéré qu’elle essaye de trouver des positions à prendre selon ses ressentis. Une fois la glace brisée, elle semblait très à l’aise devant la caméra. En fait elle prenait des poses tout à fait créatives, naturellement, et s’est mise à s’amuser à ce jeu de bouger son corps et de se montrer de différents angles. J’étais très touchée par sa franchise et son apparent bien-être pendant la prise de photos ; pour moi, elle ne se comportait pas comme quelqu’un qui avait honte de ses rondeurs mais plutôt comme quelqu’un qui les habitait pleinement et faisait vivre ce corps par en dedans.

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Nous avons pris une centaine de photos, après quoi nous nous sommes installées devant l’ordinateur pour les regarder ensemble. Notre entente était que ces images lui appartenaient en propre et ne seraient jamais partagées en tant que photo, mais elle savait que je souhaitais en dessiner éventuellement. Elle a suggéré qu’on fasse un tri. Elle m’a laissé une trentaine d’images à partir desquelles je pouvais travailler, surtout celles où le visage était peu visible. Les autres ont été copiées sur un CD à son intention et effacées de la carte mémoire de mon appareil.

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J’ai retrouvé ses photos pour les dessiner seulement 5 ans plus tard. Je n’ai pas revu Anastasia depuis la prise de photo, mais nous nous tenons au courant de nos vies et nous entraidons comme on le peut par courriel. Je ne sais pas où elle en est avec son poids ni avec son image de soi, par contre c’est clair qu’elle continue sa démarche, cherchant à s’apprivoiser à tous les niveaux. Je sais que la vie n’est pas facile pour elle, mais elle est forte et tenace. La dessiner m’a fait un bien énorme, car j’avais moi-même pris du poids depuis notre rencontre, et pour la première fois de ma vie je pouvais compatir avec les personnes corpulentes à partir de mon propre vécu et non pas juste avec « l’idée de ».

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Le processus de dessin que j’ai utilisé pour ces images est très simple et n’a rien d’original. J’imprime la photo sur une feuille de papier normale, je trace les contours du corps sur un papier blanc à l’aide d’une table lumineuse, et ensuite je m’inspire de la photo pour travailler les détails et les ombrages afin de rendre l’image vivante. Je n’invente rien, c’est plutôt une « traduction » d’une photo en illustration, non pour embellir le corps mais pour l’accueillir tel qu’il est.

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Me trouver derrière la caméra avec un modèle est toujours une expérience très tendre. Je me sens humble devant la vulnérabilité de la nudité, et ayant expérimenté le rôle de modèle moi-même, je souhaite que le modèle trouve une façon de se sentir à l’aise dans son corps. En même temps, je réalise que c’est justement en faisant face à nos peurs et malaises, en se dévoilant devant la lentille et les yeux d’une autre personne qui n’est pas là pour juger, que nous pouvons vraiment dépasser nos propres jugements. En temps normal, nous ne sommes pas poussés à surmonter cet « inconfort devant soi-même », la plupart d’entre nous ne se déshabillant que devant un amoureux ou un médecin.

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Pour moi, dessiner le corps nu, que ce soit le mien ou celui d’un autre, homme ou femme de n’importe-quel âge ou condition, est un acte de respect devant le miracle de l’être humain. Nous n’apprécions pas toujours « l’intelligence complexe » de l’enveloppe corporelle qui nous permet d’expérimenter la vie terrestre. Quand nous n’en prenons pas conscience et nous ne nous en occupons pas, nous nous retrouvons rapidement en bataille avec nous-mêmes, ce que connaissent bien les anorexiques, les boulimiques, les toxicomanes et les alcooliques. Il y a d’ailleurs beaucoup de personnes qui se font autant de mal rien qu’en s’insultant quotidiennement devant leur miroir.

le dessin de nu m’apparaît comme une célébration du corps sous toutes ses formes, un moment de contemplation devant ce qu’il est tel quel, une tendre caresse du crayon qui traduit la simple beauté de tous les corps, sans exceptions.